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Des munitions datant de la Seconde Guerre mondiale dorment depuis 80 ans dans les profondeurs du fleuve Saint-Laurent, près de l’embouchure de la rivière Saguenay, dans des eaux pourtant protégées par Québec et Ottawa. Après toutes ces années, l’enveloppe de métal des bombes atteint un niveau de corrosion suffisant pour faire craindre une contamination chimique dans ce paradis de la biodiversité. L’armée canadienne, qui a volontairement déversé ces munitions à la fin des années 1940, affirme de son côté ne pas avoir gardé de traces à propos de ce dépotoir sous-marin.
Printemps 1989, Alain Boucher pêche le flétan au large du cap de Bon-Désir, près des Escoumins, sur la Côte-Nord. La mer est houleuse, mais cela ne rebute pas l’équipage. À un moment donné, on a accroché quelque chose
, raconte l’homme maintenant à la retraite. C’était lourd. J’ai dit : eille, on a un maudit gros flétan!
Mais, à mesure que la ligne remonte le long du bateau, l’ivresse d’une pêche miraculeuse cède sa place à la panique.Quand on a vu les ailettes en arrière, là, ah, là, j’ai dit : c’est pas normal, là. J’ai dit : cristie, c’est une bombe!
L’engin de près d’un mètre de long n’a rien du gros poisson espéré. De plus, il menace carrément la sécurité de l’équipage.
« La bombe était suspendue à côté du bateau, mais avec la vague, elle fessait dedans, bang et puis bang, là! Excusez l’expression, mais la peur nous a pognés. »
Après une dizaine de minutes de travail et de sueurs, l’équipe réussit à relâcher l’engin dans les abysses du fleuve.
Il faudra attendre 38 ans avant qu’Alain Boucher parle publiquement de cette mésaventure.
Entre 1939 et 1945, l’industrie de guerre tourne à plein régime au Canada. Mais des millions de munitions de toutes sortes n’ont pas le temps de traverser l’Atlantique. Après l’armistice, les pays alliés, comme le Canada, se retrouvent donc avec un important problème de surplus à gérer.
Où stocker toutes ces armes inutiles mais toujours dangereuses? Bien vite, les entrepôts débordent. Une explosion survenue dans celui de Bedford, près d’Halifax, en juillet 1945, force les autorités à réagir.
À l’instar des autres pays alliés, le gouvernement fédéral a choisi la moins mauvaise des solutions : balancer à la mer les munitions jugées excédentaires, explique l’historien et professeur à l’Université de Guelph, en Ontario, Alex Souchen.Les autorités de l’époque considéraient qu’une fois les bombes dans l’eau, c’était la fin de leur responsabilité.
Des dizaines de dépotoirs militaires sont donc créés, surtout dans l’Atlantique et le Pacifique, mais aussi dans le fleuve Saint-Laurent, près des côtes.
En raison d’une profondeur qui atteint les 300 mètres, le choix s’arrête sur une zone d’environ 90 kilomètres carrés, située à l’est de l’embouchure de la rivière Saguenay, au large des villages des Bergeronnes et des Escoumins.
Cette décharge sous-marine se trouve aujourd’hui en plein cœur du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, dans des eaux protégées par Québec et Ottawa en raison de la biodiversité exceptionnelle qui s’y trouve.
Aujourd’hui, seuls un avis aux navigateurs et une mention sur les cartes marines rappellent la présence de ces bombes non explosées.
Les navigateurs sont prévenus qu’en 1949, une quantité indéterminée de munitions a été rejetée dans le fleuve Saint-Laurent, près des Grandes-Bergeronnes, dans quelque 275 mètres d’eau. Ces munitions, même après plusieurs années d’immersion, présentent un danger éventuel pour quiconque tente de les saisir ou de les récupérer.
Source : Garde côtière canadienne
Les explosions ou les prises accidentelles par les pêcheurs ne constituent pas le risque le plus important, croit la biologiste marine Lyne Morissette.
Elle se dit bien plus préoccupée pour la santé des animaux et des organismes qui habitent dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent.
« Ça choque quand on apprend ça. Ce sont des produits qui sont faits pour tuer la vie. »
L’eau salée ronge l’enveloppe métallique des bombes depuis huit décennies. Nous approchons du moment critique où les produits chimiques autrefois contenus commenceront à se dissiper dans ce paradis de la biodiversité, explique la scientifique.Nous entrons dans la fenêtre des 70-80 ans, où les munitions commencent à devenir problématiques en tant que sources toxiques potentielles. Quand ça corrode, ça veut dire que le contenu de ces armes devient exposé à la colonne d’eau et aux sédiments.
Elle cite des études européennes qui documentent l’impact des contaminants provenant des munitions immergées, entre autres, en mer Baltique. En Allemagne, un projet pilote de récupération de munitions immergées a été lancé en 2024 pour atténuer la menace écologique.En Europe, on voit beaucoup de cas de poissons qui sont affectés au niveau du foie, au niveau des reins, des cancers. Tous les animaux filtreurs qui vivent dans la vase dans le fond marin vont filtrer aussi ces polluants-là, on est capables de les détecter chez des moules, des huîtres, par exemple. Puis évidemment, ben après, ça remonte dans la chaîne alimentaire
, s’inquiète la biologiste.
Même si le retrait de milliers de bombes envasées sous 300 mètres d’eau semble illusoire, Lyne Morissette croit que les autorités doivent prendre cette menace environnementale plus au sérieux. Une opinion partagée par Alex Souchen.Actuellement, nous n’étudions pas ce risque toxique. Nous ne prélevons pas d’échantillons d’eau, de sédiments ou de poissons pour comprendre l’état environnemental de ces sites. Nous n’accumulons donc pas d’échantillons de référence afin de mesurer dans l’avenir si le problème s’est aggravé.
L’armée a refusé de nous accorder une entrevue sur le sujet, prétextant qu’elle ne dispose pas de document précisant ce qui aurait été jeté ou non à cet endroit
(dans le parc marin).
Pourtant, une simple demande d’accès à l’information auprès de Pêches et Océans Canada nous a permis de mettre la main sur des documents militaires qui précisent bel et bien le type de bombes que l’armée a rejetées, en 1949, dans ce qui est devenu le parc marin du Saguenay-Saint-Laurent.Une quantité inconnue de munitions ont été noyées (sic), il s’agissait de bombes Piat, des cartouches navales de 4 pouces, des mines terrestres et des grenades à main
, peut-on lire dans une note envoyée par la Défense nationale en 1980.
Ces munitions ont été immergées lors d’une opération de l’Armée canadienne en 1949, stipule le document destiné à Pêches et Océans Canada.
On ne précise toutefois pas le nombre de bombes rejetées. Si l’on se fie à d’autres opérations du genre qui ont eu lieu dans le fleuve, on peut s’imaginer qu’elles se comptent en milliers.
L’historien Alex Souchen a calculé que, pendant la même période, le HMCS St-Pierre a immergé l’impressionnante quantité de 40 000 projectiles de toutes sortes dans un autre site situé à 250 kilomètres en aval.
Notre enquête nous a aussi permis d’apprendre que la Défense nationale ne dit pas tout. Les militaires ont déversé des munitions dans le même secteur bien avant 1949, date du seul événement évoqué par l’armée.
André Maltais, de Portneuf-sur-Mer, une localité à environ 45 km à l’est de la zone, a fait cette découverte dans un vieux registre bien caché dans le sous-sol de l’église paroissiale.On a la chance d’avoir les prônes de monseigneur Bouchard qui datent de 1945 à 1953
, souligne fièrement ce passionné d’histoire qui nous tend le précieux livre après l’avoir extirpé du coffre-fort de la fabrique.
En prévision de son allocution aux paroissiens, après la messe du 13 octobre 1946, le monseigneur-curé écrit ceci : Avis à ceux qui ont ramassé des bombes, prière de les remettre aujourd’hui aux autorités.
Non seulement ce document jauni par le temps atteste qu’il y a eu au moins deux opérations distinctes de déversement de munitions, 1946 et 1949, mais il démontre aussi que les bombes ont dérivé bien au-delà de la zone inscrite sur les cartes marines.
« Ça corrobore ce qui m’avait été dit dans l’ancien temps : que les vieux ramassaient des bombes sur les plages et qu’ils les emmenaient dans le sous-sol en souvenir. »
Des journaux de l’époque ont aussi souligné cet événement d’octobre 1946, précisant que des bombes flottaient à l’est de la rivière Saguenay, après que l’armée a tenté de les couler.
Coup de hasard, au printemps 2024, André Maltais a lui aussi découvert une de ces bombes alors qu’il supervisait des travaux au camping municipal.
La police avait fait évacuer les lieux et les artificiers de la base militaire de Bagotville s’étaient chargés de faire exploser l’engin sur la plage. L’obus antichar était toujours actif malgré ses 79 ans bien sonnés.L’explosion a été entendue jusqu’à Forestville
, se souvient André Maltais, qui a malencontreusement été extirpé de son petit somme d’après-midi
par la détonation.
Chose étonnante, même Parcs Canada ignore presque tout à propos de ces deux opérations militaires, qui se sont pourtant déroulées sur son propre territoire.
Nadia Ménard est employée du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent depuis sa création. Comme pour d’autres collègues, ses multiples tentatives pour savoir ce qui se trouve exactement sous l’eau n’ont pas abouti.Autre que ce que les pêcheurs ont déjà pêché et rapporté, on n’a aucune idée du contenu, de ce qu’il y a dans le fond. Est-ce qu’il y avait juste des armes conventionnelles ou est-ce qu’il pourrait y avoir des armes chimiques ? Je n’en ai aucune idée. On pensait qu’en les enfouissant sous l’eau, c’était disparu, mais c’est un héritage toxique qu’on laisse
, raconte la biologiste.
En 2007, les militaires de Bagotville auraient songé à utiliser un petit sous-marin pour scruter le fond du fleuve. Le projet ne serait pas allé plus loin qu’un échange de courriels, ce que Nadia Ménard trouve d’ailleurs bien dommage.De nos jours, les caméras sous-marines sur des drones sous-marins, ça existe. Peut-être qu’on va se rendre compte qu’on ne voit plus aucune trace en raison de la profondeur. Puis qu’on va considérer que les sédiments protègent bien. Mais sans aller investiguer, c’est difficile de se prononcer vraiment.
Si les cartes marines contiennent une mise en garde sur la présence de bombes, c’est grâce à Michel Bouchard. Ce résident des Bergeronnes remporte certainement la palme du meilleur conteur du village.
En 1975, alors qu’il était à la pêche avec un ami, à quelques kilomètres du rivage, il a remonté un bien drôle d’objet à la surface. Ça ressemblait à un calice
, se remémore le chaleureux Nord-Côtier.
Parce qu’il aime les vieilles choses,
Michel Bouchard décide d’exposer son objet supposément religieux dans son salon. Il y restera quatre longues années. Ça faisait partie de mes meubles. Avec des amis, parfois, on se le lançait comme si de rien n’était. Les enfants jouaient avec. Tout le monde était impressionné par cet objet-là.
Mais en écoutant un reportage à la télévision à l’automne 1979, le pêcheur constate que sa décoration est probablement hautement explosive!À force de gratter, j’ai vu à un moment donné des chiffres, c’était marqué 1945. Ça m’a comme allumé. Peut-être que c’était une bombe? Une grenade?
Il décide donc de déclarer sa trouvaille aux autorités militaires. Rapidement, une délégation à bord d’un véhicule blindé arrive de Bagotville pour prendre possession de la bombe et la fait exploser.
Ils confirment ensuite à Michel Bouchard, dans une lettre que nous avons consultée, que l’explosif était aussi efficace qu’à la journée de sa fabrication
.
Peu de temps après, en 1980, la Défense nationale demande à Pêches et Océans Canada d’indiquer la présence de bombes dans le secteur sur les cartes marines. L’affaire est jugée de la plus haute importance par l’armée
, peut-on lire dans les documents obtenus auprès de Pêches et Océans.
Aujourd’hui, 50 ans plus tard, Michel Bouchard réclame plus de transparence de la part de la Défense nationale, par respect, dit-il, pour les gens de la place
.Je les trouve responsables, ou plutôt non responsables, d’avoir fait ça. Je serais peut-être mort aujourd’hui, j’aurais peut-être fait du dégât. Quand tu réalises que c’était ça, tu as un petit frisson sur le corps, là, tu sais.
Un document réalisé par Radio-Canada Info
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