Un mystérieux baril militaire retrouvé sur une île du Saint-Laurent – Radio-Canada

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Qu’est-il arrivé à l’anthrax produit dans le plus grand secret durant la Seconde Guerre mondiale, en plein milieu du Saint-Laurent? La version la plus crédible soutient qu’il aurait été jeté dans le fleuve. L’apparition d’un mystérieux baril militaire, inoffensif après analyse, relance les spéculations.
« Durant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu trois grands secrets. Le premier : la bombe atomique. Le deuxième : le code Enigma, le décryptage du code allemand pour les sous-marins. Et finalement : le Projet N. »

MONTMAGNY, 27 OCTOBRE 2026, 5 h 45 – C’est encore la nuit lorsque les équipes de la Sûreté du Québec arrivent sur le quai de Montmagny, dans Chaudière-Appalaches. Le temps est froid et calme, mais il y a de la fébrilité dans l’air.
Il s’agit d’une mission inhabituelle et à risques. Au cœur du Saint-Laurent, sur une petite île, un objet mystérieux et inquiétant a été retracé.
Une fois en action, sur l’île aux Canards, l’image semble tout droit sortie d’un film. Les membres d’une équipe spécialisée de la SQ ont enfilé des combinaisons et des masques protecteurs, prêts à toute éventualité, que le risque soit chimique, bactériologique, voire nucléaire.
C’est l’émission Enquête qui a déclenché tout ce branle-bas de combat, lors de la préparation d’un reportage.
Un mystérieux baril de métal a été découvert par Sébastien et Christine LeBlanc il y a environ deux ans. Au départ, il s’agissait d’une simple curiosité de la mer pour ces propriétaires d’îles dans l’archipel de L’Isle-aux-Grues, près de Montmagny.
On a trouvé une espèce de gros baril qui était couché sur le côté. Vraiment beaucoup plus lourd. Beaucoup plus épais aussi comme baril. Pas un baril qu’on avait l’habitude de voir, se rappelle Christine LeBlanc lors du passage d’Enquête dans l’archipel cet été.
C’est sûr que le tiers du baril, il y a quelque chose dedans. Ce n’est pas de l’eau qui arrive du fleuve, parce que ça semble être très étanche, ajoute Sébastien LeBlanc.
Sur le baril, une inscription étonnante, en anglais : Property Air Force U.S. Army
Propriété de l’armée de l’air américaine.
Qu’est-ce qu’un baril de l’armée américaine peut faire ici?, se demande alors Sébastien LeBlanc. À l’époque de la découverte, des démarches ont été faites auprès de la Garde côtière, qui ne voulait pas s’occuper de l’objet.
Ça a sorti de ma tête et on n’a plus vraiment pensé à ce baril-là pendant tout ce temps-là. Jusqu’à tant que Le Projet N, le livre, sorte, poursuit-il.
Le Projet N est le nom de code d’un projet ultrasecret de l’armée américaine et canadienne qui s’est déroulé, tout près, durant la Seconde Guerre mondiale.
Puis là, j’ai dit : Hey, Christine, tu sais ce fameux baril qu’on a trouvé. Ben, ça peut-tu être ça?
C’est tout près, sur une autre île de l’archipel, Grosse Île, que le Projet N s’est déroulé.
L’île est connue pour avoir accueilli, au 19e siècle, les navires transportant des immigrants venus d’Europe qui s’y arrêtaient pour des raisons sanitaires.
Mais peu savent qu’en 1942, les armées canadienne et américaine y ont mis sur pied un laboratoire ultrasecret pour cultiver des spores d’anthrax, une bactérie ultrarésistante et mortelle.
Pour mettre fin à la guerre, les Alliés souhaitaient produire un demi-million de bombes à l’anthrax pour tuer les populations de six villes en Allemagne.
Cette histoire a été documentée et diffusée par les journalistes d’enquête Vincent Frigon et Yves Bernard, auteurs du documentaire et du livre Le Projet N.
« Durant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu trois grands secrets. Le premier : la bombe atomique. Le deuxième : le code Enigma, le décryptage du code allemand pour les sous-marins. Et finalement : le Projet N. »
La production de spores d’anthrax commence en 1943 avec plusieurs problèmes. Ça va s’étaler jusqu’à la mi-1944, parce que les installations ici sont désuètes. On a des fuites, plusieurs problèmes, explique Vincent Frigon en entrevue sur la Grosse Île.
Aucune bombe ne sera finalement fabriquée et la guerre prendra fin. Mais une question demeure : qu’est-il arrivé à l’anthrax produit?
Avec son collègue Yves Bernard, ils réussiront à récolter les confidences explosives d’un ancien militaire qui a travaillé sur la Grosse Île lors de la guerre.
Thomas Stovell était un militaire canadien qui avait fait des études en sciences et qui avait une expérience de travail en laboratoire.
Sur la Grosse Île, il travaillait dans un autre laboratoire secret, mais logeait avec les scientifiques du Projet N. Il a recueilli les confidences de certains d’entre eux.
Après la guerre, c’est d’ailleurs à Thomas Stovell que l’on confie la tâche de nettoyer le laboratoire d’anthrax. J’ai stérilisé tout le laboratoire. Ça m’a pris presque toute la matinée, avec une blouse, un masque et tout le reste, se rappelle-t-il.
Des collègues militaires lui ont dit ce qu’il était advenu de l’anthrax : Ils ont amené tout ça au milieu du Saint-Laurent et ils l’ont jeté, a-t-il affirmé à Vincent Frigon en entrevue, la seule qu’il accordera avant de mourir.
Le cœur me débattait. Voici l’unique témoin, la preuve qui va correspondre à la recherche qu’on avait faite. Pour nous, c’était un cadeau du ciel, se rappelle Yves Bernard.
Avant de jeter l’anthrax dans le fleuve, Thomas Stovell précise que les militaires ont mélangé toute la production avec du formaldéhyde, un agent chimique qui peut détruire des spores d’anthrax.
Est-ce que cela était suffisant pour détruire l’anthrax? Ça dépend de comment ils ont fait la décontamination, la quantité de formaldéhyde qu’ils auraient utilisée. Encore faut-il que cela ait bien été fait, explique Inès Levade, spécialiste clinique en biologie médicale à l’Institut national de santé publique du Québec et une des rares personnes au pays à pouvoir manipuler cette bactérie mortelle.
Le seul moyen qu’on aurait pour avoir une réponse à cette question, c’est de retrouver les barils, puis de les tester , ajoute-t-elle.
Le 27 octobre dernier, sur l’île aux Canards, l’équipe spécialisée de la SQ qui avait débarqué à l’aube a réalisé des tests préliminaires. Elle n’a pas pu confirmer si la substance était dangereuse.
Préoccupée par son contenu, la Sûreté du Québec a aussitôt placé le baril en lieu sûr et a envoyé un échantillon à la base militaire de Suffield, en Alberta, où se trouve un centre de recherche spécialisé dans les agents chimiques, biologiques et radiologiques.
Des indices laissent croire que le baril retrouvé par les LeBlanc pourrait venir de la Grosse Île.
Selon une inscription visible sur le baril, l’objet a été fabriqué en 1942, l’année où le Projet N est secrètement mis en place.
Une autre inscription indique qu’il aurait servi à transporter du carburant. Mais il est possible qu’un autre produit y ait été versé avant que le baril ne soit jeté dans le fleuve.
Une photo retrouvée par Vincent Frigon lors de ses recherches montre d’ailleurs que des barils similaires se trouvaient dans le laboratoire d’anthrax.
Ce baril militaire ne serait peut-être pas unique. En mars dernier, Christine LeBlanc aperçoit au large un autre objet mystérieux. J’ai réussi avec mon téléphone à prendre une photo pour me rendre compte que c’était un contenant similaire qui ressemble étrangement à un baril.
À l’époque du Projet N sur la Grosse Île, des centaines de litres d’anthrax ont été produits. Assez pour remplir plusieurs barils, comme celui retrouvé par les LeBlanc. 439 litres de spores d’anthrax, ça ne disparaît pas comme ça dans la nature , dit Vincent Frigon.
Si quelqu’un trouve un objet suspect ou un baril ancien, il ne faut pas le toucher, ne pas tenter de le déplacer, de ne pas tenter de l’ouvrir. Tout simplement, noter la position de l’objet et appeler immédiatement le 911, rappelle Audrey-Anne Bilodeau, porte-parole de la Sûreté du Québec.
Les analyses du laboratoire de la base militaire de Suffield, en Alberta, ont permis d’établir que le liquide du baril des LeBlanc ne représente pas de menace pour la sécurité publique.
Mais dans le communiqué fourni le mercredi 4 novembre, les autorités ne précisent pas de quelle substance il s’agit.
La SQ a annoncé avoir procédé sécuritairement à la récupération du baril et être en contact avec le ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Protection de la biodiversité, de la Faune et des Parcs en vue de sa disposition.
L’armée a refusé notre demande d’entrevue pour ce reportage. À la suite de la diffusion des révélations-chocs de Vincent Frigon et Yves Bernard, en 2010, le ministère de la Défense nationale avait dit n’avoir aucune information indiquant que de l’anthrax a été jeté dans le fleuve.
Ils nous ont dit : “On a perdu les documents”. Les seules boîtes qui parlaient du Projet N ont malheureusement été perdues lors d’un déménagement, s’indigne le journaliste Yves Bernard. Qui va croire ça?
Le mystère de l’anthrax jeté dans le fleuve Saint-Laurent demeure entier.
Avec la collaboration de Jacques Taschereau
Un document réalisé par Radio-Canada Info
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